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Faits, opinions et humeurs - Le blog de @jcdrpro

« L’usine à gaz électorale et institutionnelle » de l’université de Lorraine : l’indignation d’Arnaud Mercier

14 Janvier 2012 , Rédigé par @jcdrpro

Un exercice nouveau pour moi, celui de l'interview...


En l'occurrence celle d'Arnaud Mercier, Professeur en communication, ancien directeur de l’UFR SHA (Sciences humaines et arts) à feue l’université de Metz et probable candidat à la présidence de l’université de Lorraine , qui s'inquiète des dysfonctionnements qui accompagnent cette fusion de toutes les universités de Lorraineréalitée depuis le 1er janvier 2012Jusqu’à fin-février 2012, étudiants, enseignants-chercheurs et personnels BIATOSS vont élire leurs représentants dans les différentes instances de l’Université de Lorraine (conseils centraux, sénat, collégiums, pôles scientifiques et comité technique). Ce processus aboutira à l’élection du premier président de l’Université de Lorraine le 28 février 2012. 

 

 

Arnaud Mercier, vous êtes pressenti pour conduire une liste ouverte, soutenue par une intersyndicale régionale, pour le Conseil d’administration de l’université de Lorraine, comment se déroule le travail de préparation des listes ?


- C’est un casse-tête infernal. On est typiquement face à l’illustration de l’adage : « le mieux peut-être l’ennemi du bien ». Alors que plusieurs élus des différents conseils d’administration des 4 anciennes universités avaient tiré le signal d’alarme, les présidents sortants ont refusé de les écouter. Du coup, on a empilé des conditions contraignantes de composition des listes au nom du respect des équilibres ! Les règles ne sont pas les mêmes partout ; des quotas différents de représentation sont à respecter suivant les conseils et le corps électoral : critères géographiques entre Nancy et Metz d’abord, mais aussi parfois des obligations de présence de candidats issus des antennes délocalisées en Lorraine ; critère de domaines disciplinaires aussi et enfin de statuts. La composition des listes est incompréhensible à quiconque n’a pas lu attentivement tous les décrets ou règlements intérieurs. Heureusement, une note récapitulative à visée pédagogique vient d’être mise en ligne pour aider à sortir un peu du brouillard. Toutefois, le dosage et la composition des listes sont devenus un travail d’alchimiste extrêmement chronophage et périlleux, ce que beaucoup de nos collègues  n’ont pas dû encore pleinement intégrer, d’où l’impatience et l’incompréhension face au retard des candidats à publier leurs listes.

 

Les conséquences de cette situation ?


- Un tel enchevêtrement rend très difficile la constitution de listes complètes sur tous les conseils. Voire peut rendre impuissants des collègues motivés ou obstinés à pouvoir présenter une liste qui sera validée par la commission électorale de l’université de Lorraine, parce qu’il manquerait un seul individu au pedigree très précis. Si la volonté de représenter les sites délocalisés part d’une intention louable que j’approuve, le fait de croiser ce critère avec d’autres tout aussi restrictifs aboutit à des absurdités. Sans vouloir être trop technique, le meilleur exemple concerne la liste au Conseil scientifique des maîtres de conférences titulaires de ce qu’on appelle une Habilitation à diriger les recherches (diplôme requis pour passer un jour professeur). Ici, il faut  remplir le quota d’un collègue dont la résidence administrative est sur une antenne délocalisée. Combien sont-ils en tout mobilisables ? Quel est le vivier ? N’ayant pas accès aux bases de données des salariés (qui restent dans les mains des sortants comme une information dont ils gardent précieusement le monopole pour ne pas aider les opposants à leur politique) on ne peut le savoir exactement mais nous n’en avons identifié que très peu, sans doute une dizaine.

 

Selon vous cela pose problème ?


- Les problèmes se situent à plusieurs niveaux. Sur les principes, on est aux limites du déni de démocratie. Fragiliser l’expression d’une légitime sensibilité électorale en empêchant tel ou tel courant (pas nos listes a priori qui reposent sur une base suffisamment large pour passer l’obstacle) de pouvoir présenter des listes partout où  cela est souhaité, à cause de la carence d’une seule personne, c’est scandaleux. Cela revient presque à donner un droit de veto, disproportionné, à un petit noyau de collègues, ou à une discipline. Heureusement que dans leur grande sagesse ceux qui ont conçu ce dispositif électoral en forme d’usine à gaz n’ont pas jugé bon d’y ajouter l’obligation de parité, la présence de minorités sexuelles, d’handicapés ou de minorités visibles !

Sur le plan de la procédure, il est affligeant que les présidents sortants soient restés sourds aux alertes lancées contre cet effet pervers qui était prévisible. Avoir agi ainsi alimente d’ailleurs la thèse chez certains collègues (même si cela n’était pas vrai) que cela a été fait exprès pour verrouiller les possibilités d’expression de points de vue opposés à la ligne des dirigeants sortants. Et si ce n’est pas voulu et machiavélique, il est tout aussi affligeant d’imaginer que personne alors n’a sorti la calculette pour vérifier la taille du vivier disponible. Enfin, il faut s’inquiéter de la sécurité juridique du futur scrutin ! Car si des collègues déposent quand même une liste ne satisfaisant pas à tous les critères et que celle-ci est logiquement invalidée par la commission électorale interne, un recours au tribunal administratif est possible avec à termes des risques de gagner, tant les exigences sont disproportionnées et sclérosantes pour la libre expression démocratique.

 

Votre analyse est plutôt dure ! La situation est vraiment aussi préoccupante ?


- L’usine à gaz électorale de l’université de Lorraine est hélas à l’image de l’usine à gaz institutionnelle qui a été voulue par les présidents sortants et leurs majorités : illisible par les collègues, conçue en déni des règles du bon sens, mise en œuvre de manière telle que la précipitation le dispute à l’impréparation. Ainsi, déjà, la fusion au forceps des listes électorales en un temps record a abouti à un vaste et peu glorieux cafouillage, avec des reports de scrutin et de dépôt des candidatures. Gouverner ainsi la fusion de nos quatre universités est lourd de légitimes inquiétudes sur la façon dont l’université de Lorraine sera gouvernée si ceux qui l’ont conçue en garde le contrôle, comme ils s’en sont persuadés depuis longtemps. C’est bien pour cela que nous allons proposer à nos collègues une alternative crédible pour piloter notre université autrement, en commençant par remettre de la lisibilité et du bon sens  en lieu et place de cette successions de « décisions absurdes » dont le sociologue des organisations Christian Morel a bien illustré les mécanismes qui les génèrent.

 

Au fond, vous croyez vraiment qu’il n’y a d’explications à tout ceci que par la précipitation et  l’absurdité ?


- Non, vous avez raison, ces décisions ne sont bien sûr pas qu’absurdes. Elles sont aussi l’expression d’une certaine vision de la gouvernance et d’intérêts qui avancent à peine voilés, contre lesquels nous offrirons un autre modèle fait d’une véritable collégialité, d’un refus de toute hyperprésidence managériale, d’un combat constant contre la centralisation excessive et ses dérives bureaucratiques. Ceux qui travaillent au plus près des réalités du terrain et des étudiants ne peuvent qu’être inquiets de voir l’organisation administrative pléthorique qui est en train d’être construite et centralisée à Nancy, à quelques semaines du scrutin, sans que les personnels administratifs de base ne soient informés de rien ! Tout ceci est achevé à la hâte, avec la ferme intention d’imposer cette technostructure à la majorité issue des urnes, pourtant forte d’une légitimité directe et « fraîche », ce qui aurait justifié qu’on attende son arrivée pour lui laisser le soin de prendre quelques orientations stratégiques dans l’organisation administrative de l’université. Là aussi, les lois du bon sens politique sont bafouées, sauf si bien sûr ceux qui agissent ainsi le font parce qu’ils se sont convaincus depuis longtemps que les jeux étaient faits, que face à la complexité et l’illisibilité beaucoup de collègues s’abstiendraient et qu’ils seraient donc élus sans problème avec leurs réseaux de soutien constitués.

Nous allons œuvrer tous ensemble pour redonner espoir et envie d’y croire à nos collègues désabusés ou qui ont choisi (comme hélas je les comprends !) de se replier au  plus près de leurs préoccupations professionnelles immédiates, croyant de moins en moins à l’idéal universitaire ancestral, celui d’une gestion des pairs par eux-mêmes.

 

 

Pour info, l'Université de Lorraine est entrée dans le classement de Shangaï où elle figure actuellement entre la 201ème et la 300ème place...

 

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